Indignée.

Je suis née indignée. Mais aujourd’hui, le sentiment d’indignation que je ressens dépasse l’entendement. 

Je peux m’indigner pour de multiples causes, du chauffard qui ne s’arrête pas à un passage piéton à une remarque sexiste, d’un pays qui nie les droits d’un autre à l’état de ma banlieue. Et c’est de ce dernier point qu’aujourd’hui j’ai envie de vous parler. 

Quand je suis arrivée en Seine-Saint-Denis, il y a presque 9 ans maintenant, tout mon entourage m’a mise en garde : « quoi ? Tu as accepté un poste de l’autre côté de Paris ? » À l’époque je vivais dans le 15ème. « Comment tu vas faire le soir, l’hiver, quand, lorsque tu sortiras du boulot, il fera nuit ? » Ça fait quoi d’être la seule blanche dans ta rame de RER ? ». J’avais pris le parti de ne pas répondre pour plusieurs raisons : parce que le terrain, je ne le connaissais pas, c’est un fait. Parce que je ne savais pas que la Seine-Saint-Denis était un département à ce point effrayant digne d’un épisode de The Walking Dead, et surtout parce que je ne réponds pas à la provocation et à ce que je juge être de la bêtise crasse. Mais si seulement ces questions avaient juste éveillé la curiosité à ma prise de poste de la part de mon entourage, mais non systématiquement j’avais droit à ces questions, questions qui réveillaient à chaque fois l’ulcère de mon indignation. J’ai ensuite fait machine arrière, et j’ai pris ma révolte à bras le corps, j’osais répondre à leurs questions, quitte à me fâcher définitivement avec eux, je tentais de démonter une à une leurs représentations racistes, parce qu’appelons un chat un chat, travailler en Seine-Saint-Denis, c’est travailler au contact de « ces racailles », « ces assistés » qui préfèrent rester au chaud pendant que le français de souche selon certains, se lève chaque matin pour bosser et payer ses impôts : « Ah bah oui, à eux on leur donne tout, et moi, rien ». Ce qui est drôle, c’est que jamais ou alors très rarement, on m’a posé des questions sur ce qu’était véritablement mon job. Mais ça, c’est une autre histoire.

Mon boulot, dans la vraie vie, c’est d’être en contact avec des ados et des jeunes adultes. Je reçois ces jeunes, je les écoute de façon formelle ou informelle, je les informe, mais surtout je les observe. Je les entends me dire qu’ils se sentent stigmatisés, qu’ils ont peur pour leur futur, qu’ils ont bien conscience qu’être né dans le 9.3 peut être un obstacle, que le concept d’égalité des chances s’est arrêté au périph, qu’ils en ont marre d’être représentés comme des délinquants dans les médias et que parfois ils se comportent comme on les dépeint, c’est plus pratique… J’ai bien beau leur dire qu’ils se trompent, qu’il faut s’accrocher, que les efforts paient, j’ai bien beau leur injecter une piqure d’estime de soi, leur expliquer que nous sommes là pour les aider, que le système scolaire n’est pas là pour les broyer, que bien au contraire, il est là pour leur offrir une multitude de choix.

Mais je sais que je me trompe. L’actualité n’a fait que me le confirmer. Si vous saviez à quel point je suis en colère.

La République dans laquelle je vis aujourd’hui a oublié nos jeunes, les a réduit à des « racailles », les a enfermés dans une boite étriquée en faisant bien attention qu’ils ne puissent pas en sortir, pour qu’ils ne puissent pas avoir accès à la culture, pour qu’ils ne puissent pas voir autre chose que les tours qui les entourent. Et puis quoi d’autre ? certains membres des forces de l’ordre qui sont censés prendre soin de ces jeunes, les protéger, ne font que les effrayer, les humilier, les obligent à baisser les yeux, à raser les murs pour éviter un contrôle d’identité parce que trop foncé de peau, parce que casquette vissée sur la tête… et d’autres vont même jusqu’à les violer. C’est donc cela aujourd’hui ?

Mes jeunes de ma banlieue sont des jeunes comme les autres avec les mêmes questionnements que les autres, avec une richesse incroyable due à leur multiculturalité, celle-là même qu’on essaie de gommer pour les faire rentrer dans un rang idéal, ce rang digne d’être considéré comme français et non pas comme « jeune d’origine étrangère », qu’ils méritent autant que les autres, que la République dans laquelle ils vivent a le devoir de prendre soin d’eux, de les protéger. Et non pas de les violenter.

Et je reste persuadée que sans « vraie » justice, il n’y a pas de paix.

2 Commentaires

  1. Marie Angellique dit : Répondre

    Un article tellement bien écrit avec émotions. Je salue ta personne, tes choix et je me reconnais dans ta révolte. Merci ma belle.

  2. Mona dit : Répondre

    Bien dit !

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